La chronique de Benchicou : Boulevard Saïd Bouteflika (3)

Arracher la collaboration active des Islamistes radicaux du FIS ? Le retour des Islamistes radicaux à la politique exigeait, au préalable, leur réhabilitation aux yeux de la loi. Effacer leurs délits et les réhabiliter dans leurs droits civiques. Qu’à cela ne tienne ! Dès sa réélection en 2004, Bouteflika était passé à l’action avec les chefs de l’ex-FIS et leur avait proposé un marché exceptionnel : la réhabilitation politique, c’est-à-dire la possibilité de créer un nouveau FIS qui s’intégrerait dans l’architecture du futur pouvoir de Saïd Bouteflika. Ce sera fait avec la fameuse « Réconciliation nationale » qu’il fera voter par référendum en septembre 2005 et qui proclamera l’amnistie pour les terroristes, y compris pour les chefs, sans même exiger leur repentance préalable.

Tenue secrète durant deux années, la transaction sera dévoilée publiquement par le chef de l’Armée islamique du salut, Madani Mezrag, en juillet 2007, puis par son adjoint, Ahmed Benaïcha, l’ancien émir de la branche armée du FIS, en décembre, dans les colonnes du journal arabophone El Bilad : « Dès sa réélection en 2009, le Président prononcera une amnistie générale et permettra au FIS de retourner sur la scène politique ».

Pour rendre irréversible le pacte avec Bouteflika, Madani Mezrag le rend public, le surlendemain 16 août en conférence de presse, et annonce la création prochaine d’une nouvelle formation politique qui succéderait au FIS. « Des droits politiques et civils nous ont été accordés dans le cadre de l’amnistie, et notamment la participation aux élections, et ces droits inquiètent déjà certaines personnes influentes au pouvoir, qui cherchent à nous barrer la route. Nous concrétiserons ce projet, s’il le faut, sans l’approbation du ministre de l’Intérieur  », ajoute-t-il, laissant entendre l’appui direct de Bouteflika. Le 2 septembre 2007, Yazid Zerhouni confirme aux journalistes les propos de Mezrag : « Les activistes de l’Armée islamique du salut dissoute, qui ont fait part de leur intention de revenir à l’activité politique dans un nouveau parti, peuvent présenter leurs dossiers ! »  La sortie déroutante de Zerhouni est saluée par les dirigeants de l’ex-FIS. « Zerhouni a agi en tant qu’homme d’État qui respecte la loi et la Constitution ainsi que le droit des citoyens à s’organiser dans un cadre légal », déclare aussitôt Madani Mezrag à El Khabar.

Le 14 décembre 2009, Le Quotidien d’Oran précise que Saïd « n’a fait appel ni au FLN, ni au RND, ni à aucun autre parti déjà en exercice, il a préféré s’appuyer sur de nouveaux militants pour lui créer un parti à lui à partir de Laghouat, c’est-à-dire à l’intérieur du pays où sa parole est écoutée ». En attendant de s’élargir, le parti a été créé au moment où la dissidence bouscule le FLN de Belkhadem, les émeutes se multiplient dans le pays, la contestation de plusieurs secteurs s’amplifie et les scandales éclaboussent l’autorité publique. Traduction : le nouveau parti de Saïd Bouteflika s’attellera à régler les problèmes que les partis-États n’ont pas pu résoudre.

Le scénario était bien huilé. Le programme de Bouteflika pour mettre son frère sur orbite est tout tracé : organiser un référendum sur l’amnistie avant les législatives de 2012, élections qui devaient entériner la mort ou le déclin du FLN et du RND, en même temps qu’elles consacreraient l’essor du nouveau mouvement de Saïd.

Toujours dans Le Quotidien d’Oran du 14 décembre 2009, Ghania Oukazi nous apprend que « Saïd Bouteflika a accepté de présider le Rassemblement pour la Concorde nationale (RCN)) « à condition qu’il lui soit collecté deux millions de signatures ». On apprend même que, dès ce moment-là, «  une fois l’élection présidentielle de 2009 terminée, des comités de soutien au président de la République avaient tenu à se regrouper au sein d’un ensemble qu’ils ont appelé « Mouvement national des générations libres » (MNGL) que préside un certain Mourad Sassi qu’on dit conseiller au palais d’El Mouradia. Les premières assises de ce qu’on a qualifié d’Organisation non gouvernementale (ONG) ont été tenues l’année précédente à l’hôtel Essafir (ex-Alleti) d’Alger ».

Autrement dit, le clan présidentiel n’a pas perdu de temps : la succession de Bouteflika par son jeune frère est programmée depuis belle lurette. Elle sera, cependant, contrariée par des embûches prévisibles -les premières ripostes du sérail- -et non prévisibles-, les révoltes arabes, la maladie… Contrariée, mais pas compromise.

En quatre ans, Abdelaziz Bouteflika a pu, à la fois, s’imposer contre les contre-attaques de ceux qui, parmi la hiérarchie militaire et les services de renseignement, lui avaient porté la contradiction, et même survivre au Printemps arabe et aux grands scandales de corruption dont le plus criard, celui du ministre Chakib Khelil !

Bouteflika n’avait pas jeté le gant à la face des généraux, sans prendre au préalable ses dispositions. Il avait noué des alliances assez puissantes pour faire pièce à l’hostilité de la hiérarchie militaire.

Aujourd’hui, on réalise avec retard que le passage du pouvoir de Liamine Zéroual à celui d’Abdelaziz Bouteflika, c’était le passage d’une Algérie plus ou moins patriotique à une Algérie alignée sur des gros intérêts de lobbies, étrangers ou nationaux.

Si, en 2014, en dépit de son handicap physique, Bouteflika est redevenu la pièce centrale du jeu politique en Algérie et qu’il peut reprendre à planifier le passage de témoin à son frère, c’est parce qu’il est, plus que le chef d’État, l’homme d’un puissant tentacule politico-financier qui va des barons algériens de l’import à la pègre pétrolière internationale, en passant par les grandes places politiques et militaires d’Europe et d’Amérique.

C’est à ce tentacule qu’il doit d’avoir survécu aux adversités.

C’est le tentacule qui l’a placé aux commandes de l’Algérie, en 1999 ; c’est le tentacule qui l’a épaulé pour l’obtention des autres mandats successifs ; c’est le tentacule qui l’a protégé dans  ses grands moments de vulnérabilité, quand éclata l’affaire Chakib Khelil, quand souffla le Printemps arabe sur le Maghreb, quand il succomba à cet accident vasculaire qui l’immobilise  jusqu’à aujourd’hui. À chacune de ces phases du déclin, Abdelaziz Bouteflika a trouvé l’appui décisif du tentacule.

En retour, sa politique, toute sa politique sera orientée au bénéfice de ceux qui l’ont aidé à accéder au pouvoir.

C’est pourquoi, même en fauteuil roulant, cet homme devait remporter le quatrième mandat. Et c’est pourquoi l’option « Saïd Bouteflika » a du poids : seul le frère cadet est garant de la pérennité de ce pacte.

À suivre

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